le bourreau avec son masque de soie rouge
illustration (autour de 2005) par 'Lilybellule' repro interdite

« Ramasse ça ! Et ne chiale pas, morveux ! Si les agents te voyaient !!! »

Voilà sûrement la phrase la plus fréquente que les enfants entendaient à l’époque de l’Ordre. Ils étaient terrorisés par ces simples mots, « mais c’était pour leur bien ».

En effet, dans notre cité, la Perle du Sud comme on l’appelait, les larmes n’avaient pas le droit d’exister. Pleurer était le signe d’une profonde fragilité, d’un manque évident de volonté et de confiance en soi. L’Ordre ne pouvait le tolérer.

Les textes et les lois expliquaient qu’un adulte qui pleurait encore n’était pas digne de la moindre considération ni d’aucune responsabilité. Les dépressions, chagrins et sentiments de tout acabit étaient les ennemis jurés du régime. Le pire crime que pouvait commettre un homme, dans l’écrin contrôlé de la Perle du Sud, était celui de pleurer en public.

Ainsi, froidement, la sélection s’opérait. Quiconque était surpris en train de pleurer était fait prisonnier sur-le-champ par les agents de l’Ordre et condamné par un jury « populaire ». La sentence, rendue en un éclair, était dans tous les cas la « Capitale ». Le coupable se retrouvait enchaîné sur la place principale, où l’attendait son ultime supplice. Une mort atroce qui prenait toute son ampleur au fil des tortures que le bourreau lui infligeait.

La cité tout entière, expressément conviée par l’Ordre, se devait d’assister à ce magnifique spectacle. Il va de soi que, dans un souci de sécurité absolue, les agents en profitaient pour surveiller la foule, scrutant les visages un par un avec leurs caméras et leurs dispositifs de surveillance. Quiconque versait une larme, esquissait une moue de dégoût, voire poussait un simple cri, était irrémédiablement arrêté et condamné à la « Capitale » du lendemain... Ainsi, le cycle infernal de l’Ordre se mettait en place. Cette purge infâme était devenue quasi quotidienne.

Je ne saurais dire si cela plaisait aux gens, mais applaudir lors d’une décapitation ou d’une perforation des poumons aux tisons ardents me donnait envie de vomir. J’ai déjà fermé les yeux une ou deux fois, mais personne n’y a prêté attention. Heureusement d’ailleurs : je ne serais plus là aujourd’hui pour en parler. Une fois même, je crois, j’ai pleuré...

Tous les jours, à la « Capitale », je suis aux premières loges. Tous les jours, le sang coule à flots sur les pavés. Tous les jours, il vient jusqu’à mes pieds, s’immisçant dans les coutures de mes chaussures. Cela me répugne ; cependant, je ne me trahis jamais. Je me contente « d’observer » la scène, mais j’ai peur. Je crois d’ailleurs que je suis le plus peureux de l’assemblée, mais je ne peux bien sûr en parler à personne.

La mise en œuvre de la « Capitale » a débuté bien avant les années trois mille. Et voilà déjà douze ans que cela dure. Douze années où je suis mal dans ma peau et dans mes tripes, à observer cet immonde spectacle répété jour après jour. Douze ans que j’accepte cela comme une fatalité.

Tout de même, j’ai remarqué que les gens ont changé durant ces années : ils se sont endurcis. Oh non, je ne parle pas des malheureux enchaînés sur la place, mais bien du public. Je crains que la « Capitale » n’ait réussi son pari. Maintenant, ils chantent pendant les exécutions, applaudissant à tout rompre au moment du coup de grâce. Mais pas moi : ce n’est pas encore obligatoire.

On dit que le chef suprême de l’Ordre est très fier de notre cité. Il est d’ailleurs venu nous rendre visite il y a quelque temps. Il m’a même serré la main ce jour-là, avant d’aller lui-même exécuter la sentence avec une parfaite maîtrise. Ce jour-là, la condamnée était une pauvre femme, jugée pour avoir pleuré sur le corps de son enfant, écrasé par les roues d’un véhicule des agents de l’Ordre.

« Avant la Capitale, on ne brûlait que les yeux des gens qui pleuraient, mais l’effet ne semblait pas assez concluant, alors maintenant on est passé à la phase supérieure : l’extermination, la purification. »

C’est ce que racontent les vieux dans les bars de la périphérie quand ils ont un peu trop bu. Ils racontent aussi que la place de la cité accueillait jadis des cirques et d’autres spectacles de rue. J’ai cherché dans les livres d’histoire, mais je n’ai rien trouvé sur tout ça. Les vieux livres n’existent plus. Ils ont été brûlés en même temps que le quartier Est de la cité. On disait à l’époque que les gens de couleur qui y vivaient complotaient contre l’Ordre et qu’il fallait y mettre un terme.

« À mort les traîtres ! », criait alors joyeusement la foule en enflammant les immeubles.

Moi, j’habitais là-bas. Je me trouvais dans ma chambre le jour où ces événements ont eu lieu. En entendant les premiers cris et les grondements des hordes lointaines, je m’enfuis. Je courus tant que je pus...

Quelques minutes plus tard, j’entrai en trombe dans un immeuble et, sans réfléchir, me précipitai dans le premier appartement venu. Je me souviens que la porte portait une petite plaque dorée. J’entrai, tout essoufflé, dans la pièce. Une odeur de pourriture l’emplissait et je faillis défaillir. Sur le modeste lit gisait le corps d’un homme, habillé d’un costume de soie rouge…

C’est à ce moment précis que ma vie a basculé. Sans le savoir, j’étais entré dans la demeure du bourreau, celui-là même que tous acclamaient à la « Capitale ». Pris de panique et me sachant traqué, comme tous les « colorés », je me glissai à sa place dans ses vêtements. Ils m’assureraient, pensais-je, une protection certaine contre la chasse qui faisait rage au-dehors...

Voilà comment je leur ai échappé.

Aujourd’hui, douze ans plus tard, je ne regrette rien. Je suis le seul homme de la cité à avoir le droit de pleurer, car personne ne me voit. Je resterai à jamais caché sous cette cagoule de soie rouge qui fait de moi l’envié bourreau de la cité.

ps : si l'autrice de l'illustration se reconnait, qu'elle se manifeste pour que je puisse à minima la créditer correctement.

Recherche